Le papier bien torché

Colin Stetson – 2008 et 2009 – A New History Of Warfare

Colin Stetson – 2008 et 2009 – A New History Of Warfare

Par Bonzo

Colin Stetson compose et joue des morceaux au saxophone basse en pensant à des chevaux aveugles qui défendent une île armés de mitraillettes. C’est de loin la meilleure accroche qu’il m’ait été donné d’écrire.

Planter le décor. C’est essentiel :
Colin Stetson, saxophoniste basse.

Arrêtons-nous là un instant. Saxo basse. Pas de la flûte à bec de trente centimètres. Non. Mais plutôt un bon gros tank de cuivre d’un mètre vingt et de quinze kilos en moyenne, porté et animé par un bucheron américain adepte de la respiration circulaire.

La respiration circulaire : technique qui permet d’inspirer de l’air par le nez tout en soufflant par la bouche. Essentiel chez Stetson puisque ça lui permet un flux, flot, flux de sonorités ininterrompu pendant plusieurs minutes.
Envoutant. 
Ça, ça pose le décor. Et donne déjà une idée de l’ambiance sonore : avec un machin pareil, il ne faut pas s’attendre à de la douce mélodie pop mais bien plus à de la grosse complainte de mammouth en rut.

C’est exactement ça. Un mammouth en rut. Un mammouth sur la rute. Traversant un dédale de saynètes apocalyptiques. Avec ses longues boucles de notes qui s’imbriquent les unes dans les autres, Stetson dépeint un monde au bord du naufrage, la catastrophe imminente
(“Time Is Advancing With Fitful Irregularity”) ou opérante (“From No Part Of Me Could I Summon A Voice”) puis nous suggère un instantané post-apocalyptique de volupté (“As A Bird Or Branch”, “Home” ou “The Righteous Wrath Of An Honorable Man”). Rappelons-le, juste avec un saxo.

Et des micros. C’est là aussi que réside une partie de son secret.

Posons le décor : Un escalier de fer, un couloir étroit et obscur, au fond de ce couloir une porte entrouverte d’ou nous parviennent les accords d’une musique qui en ce lieu paraît irréelle. Au milieu de la pièce, Colin le mammuth. Disposés tout autour de la pièce, des dizaines de micros chargés de capter la mélopée du derviche tourneur sous speed qui enregistre toujours en une prise, comme Johnny Hallyday. Sur son saxo, des micros, dans son saxo, des micros, sur lui, des micros. Des micros, partout, partu, partout. Qui enregistrent le martèlement de ses doigts sur les clés de l’instrument (pour créer le beat), qui enregistrent ses longues inspirations (ce qui donne par exemple l’effet d’un sanglot sur “Lord I Just Can’t Keep From Crying”), qui enregistrent le moindre son, travaillé ensuite en postproduction pour accentuer tel ou tel effet ou fréquence. 
C’est ainsi qu’en dépit du recours à un seul instrument, loin d’être le plus mélodique et attrayant des instruments, l’ingéniosité et la virtuosité de Colon Stetson couplées au travail de postproduction permettent d’accoucher de deux albums incroyables et inouïs, au sens oreille du terme.

Les premières écoutes sont déroutantes, la structure n’est pas apparente, les sonorités très étranges, on est à deux doigts de remettre le dernier Black Keys ou d’aller en décocher une à son voisin de droite, sans raison aucune. C’est long, c’est lancinant, une longue chute vertigineuse de deux heures.
Et puis bon bah, ya pas d’refrain quoi.

Mais petit à petit, l’oiseau fait son nid et pour qui tente de se l’approprier, la musique devient alors éclatante, virevoltante, toujours chaotique mais on touche du doigt la catharsis. 
Une certaine beauté malsaine qui s’apprivoise. Comme un tableau de Charles Rios.

Toutefois, cher lecteur qui ne likera pas cet article mais qui réservera ton clic pour une photo de femme nue (HONTE A TOI), ce qui est le plus fascinant chez notre Mamlük préféré c’est la puissance évocatrice de sa musique, si considérable qu’on en vient à se poser des questions sur notre propre santé mentale.

Au cours d’une interview donnée à un magazine musical online branché, Stetson livrait sa propre vision de ses deux albums. Le premier volume évoquerait l’errance d’une bande de marins perdus en mer. Le second, l’échouage d’un de ces marins sur les rives d’une île étrange, gardée par une horde de chevaux aveugles, crées dans le seul but de défendre l’île contre tout intrus au moyen de mitraillettes accrochées à leurs flancs …

Des chevaux aveugles armés de mitraillettes … Même Guéant n’y avait pas pensé.
A chacun son biberon. Personnellement, je suis allé présider l’assemblée des Dieux (texte ô combien intéressant que vous trouverez ici). Faites-en l’expérience, passez ce nouveau Test de Rorschach musical, et révélez-vous à vous-même.

Au lieu d’aller mater des femmes nues.

Colin Stetson, bientôt dans vos manuels de psycho.

A New History Of Warfare, vol.1 et 2 sont deux albums assez similaires dans l’esprit bien que le second, par la force de l’âge, soit plus mûr, plus abouti. On ne pourrait se quitter sans saluer la participation au deuxième volume de Laurie Anderson, énigmatique compagne de Lou Reed, et de Shara Worden, chanteuse de My Brightest Diamond, qui viennent polir la brutalité des mélodies stetsonniennes par la sensualité et la délicatesse de leurs interventions.

Un troisième album serait en préparation afin de clore ce qui doit être une trilogie. Affaire à suivre. Notre Mammouth n’a pas dit son dernier mot.

Et puisque Mammouth il écrase les prix (…), le 2e album est en écoute gratuite ici.

A votre santé mentale.

6 Comments

  1. Passage aux trans,
    un Flash (sans doute de whisky): la Bretagne, les bretons, la life
    résultat: présence à la route du rock SS12=SAVE THE DATE

  2. Hell yeah !
    Dimanche 12 août.
    Merci pour l’info.

  3. ‘Et puis bon bah, ya pas d’refrain quoi.’
    Si!
    C’est un putain d’album de pop, basta!

    • De la pop, du gospel, du jazz, de l’expérimental, du bruit : c’est tout ce que tu veux. Mais pourquoi diable ce besoin de tout étiqueter ?

      • Bah… pour faire chier!

        • Ah ! Dans ce cas là …

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