Le papier bien torché

Moondog – Moondog (1956). Album du dimanche.

Moondog – Moondog (1956). Album du dimanche.

Par William Penet

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Au septième jour, Dieu se reposa en écoutant un bon album qu’il consacra “album du dimanche”. Sans pour autant être inoffensif, l’album du dimanche est un “p’tit album” par excellence. Tranquille, posé, à la fraîche, son écoute doit rendre bien plus agréable la réalisation des traditionnelles activités dominicales (ménage, rangement, oisiveté, lecture, sieste, vomi, masturbation compulsive, etc.) et se fondre parfaitement dans le climat de torpeur qui s’installe irrémédiablement chaque dimanche que Dieu fait sur notre Terre.
Premier album du dimanche d’une longue série : Moondog, de Moondog.

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Moondog, de son vrai nom Louis Thomas Hardin, est un américain né dans le Kansas en 1916. En dépit de sa cécité (à 16 ans, un bâton de dynamite lui explose à la gueule), il apprend à jouer seul de plusieurs instruments de musique (percussions et piano notamment). Il décide de partir pour New York en 1943, afin de se rapprocher de la scène classique. Ne connaissant personne et n’ayant que très peu d’argent, il élit domicile dans la rue, occupant la plupart du temps le coin de la 54e et la 6e avenue. Il y restera trente ans, devenant rapidement une icône, voire une légende, notamment en raison de son accoutrement très particulier : habits de viking, lance et longue barbe blanche…

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Sur ce coin de rue, Moondog compose, joue, chante, récite ses poèmes et discute avec les passants. Très vite, sa réputation grandit et il est amené à fréquenter de nombreux artistes tels que les chefs d’orchestre Arthur Rodzinski et Leonard Bernstein et autres musiciens ou artistes du dimanche tels Benny Goodman, Charlie Parker, Miles Davis, Alen Ginsberg, Philipp Glass ou encore Steve Reich. Il est également sollicité par des labels intéressés par sa musique, pourtant très loin d’être commerciale ou tout simplement commercialisable.

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En 1956, jouissant alors d’une excellente réputation à New York, Moondog sort Moondog sur le label Prestige. Un album tout à fait particulier, très énigmatique et pourtant fascinant. Et qui plus est, un parfait album du dimanche.

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L’album entier repose sur les rythmes chaloupés du Trimba, un instrument que Moondog avait lui-même conçu. Il joue rarement en 4/4 (signature rythmique traditionnelle) mais plutôt en 5/4 ou 7/4, ce qui donne des “snaketime rhythmes” du fait de la sensation d’ondulation sonore. Sur ces rythmes, viennent se superposer des mélodies d’inspiration asiatique ainsi qu’une série de sons tirés de la vie ordinaire (le déroulement infini de la lame des vagues, les coassements d’une grenouille, les gémissements de June, sa petite fille, ou encore le tumulte des rues newyorkaises). Pour cet observateur silencieux et aveugle, tous les sons deviennent musique.

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Certains parlent d’un “defiantly idiosyncratic mix of styles and formats”. On ne peut qu’acquiescer ! Moondog s’inspire de toutes les traditions musicales, historiques et géographiques, et puise adroitement dans ce réservoir danaïdéen pour en extraire des assemblages éclectiques et surprenants : sur Moondog, des violons reprennent la technique du contrepoint chère à Bach sur un rythme de percussions cubaines.

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Reconnu comme un des pères du minimalisme (bien qu’il maintenait que Bach l’avait inventé bien avant lui), Moondog finira sa carrière et sa vie en Allemagne, où il composera et enregistrera des albums jusqu’à sa mort, en 1999.

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Au final, ce qui fait la beauté et l’intérêt de cet album et de toute l’oeuvre de Moondog, aujourd’hui considérée comme culte, ce sont ces assemblages originaux de musiques et de sons dans une écriture simple et sereine, aux thèmes répétitifs et envoûtants. Un univers unique et intemporel, pas aussi naïf qu’on le pense, créant un calme méditatif touchant au plus profond.

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Et c’est bien cela qui en fait un parfait album du dimanche, ce jour si particulier, bizarre et malsain. On sent à quel point le Seigneur s’est bien branlé les couilles après ses six journées de dur labeur. Dimanche a été fini à la pisse et en portera l’odeur jusqu’à la fin des temps.

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Ce sont les vapeurs de ce doux fumet pestilentiel qui nous plongent irrémédiablement dans cette torpeur si caractéristique du dernier jour de la semaine. L’album du dimanche doit parfumer cette torpeur, la rendre plus orphéenne. Le moment est d’autant plus propice que nos oreilles, extra-sensibilisées par une veisalgie à l’agonie, nous permettent de ne plus simplement ouïr mais écouter et comprendre la mélopée. Le dimanche est donc un jour propice à l’écoute d’un album et vous le réaliserez en écoutant Moondog de Moondog.

Ecouter Moondog sur Spotify

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