Le papier bien torché

Amnésie

Amnésie

Par La Marquise Twist

Ce matin, en faisant couler mon café, j’ai été assaillie par une bouffée de colère. Origine difficilement identifiable puisque rien, de prime abord, ne pouvait particulièrement me contrarier. J’avais dormi, quelques heures, mais d’un sommeil de plomb. Aucun geste maladroit, qui aurait produit une catastrophe, n’avait perturbé mes membres mécaniques. Les informations radiophoniques n’étaient ni bonnes, ni mauvaises. L’intendance maternelle ne m’avait pas encore accablée d’un appel gargouillant de reproches sur mon avenir incertain.


Non, décidément, aucune raison valable.
Cependant ce picotement rageur qui fredonnait dans mes tripes semblait lié à quelque chose de fâcheux et d’injuste ; cela remontait insidieusement jusqu’à ma cervelle endormie, et c’était prêt à éclater ce bazar.


Tout à coup, boum.
Ce connard de type qui ne vous appelle pas.
Celui dont vous essayez de vous défaire et qui, pour d’obscures raisons, ne quitte pas votre esprit.
Celui sur lequel vous avez misé l’intégralité de vos espoirs sentimentaux alors qu’il s’agit d’un pathétique transfert.

Celui que vous ne devriez JAMAIS recontacter mais à qui vous envoyez beaucoup de textos soûle à 2h du matin.
Celui que vous découperiez à la machette pour ses plans foireux, mais devant lequel vous fondez en boule vanille lors des retrouvailles clandestines.
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Celui sur lequel enfin, vous parieriez votre famille que merde quoi, c’est sûr, c’est bel et bien lui le futur père de votre progéniture surdouée, alors qu’il fréquente assidûment une poule endimanchée, objet d’une enquête facebook poussée depuis plus d’un an.
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Celui qui, somme toute, vous fait oublier que vous êtes dotée d’un ego.
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C’est à peu près ce que j’ai passé en revue avant de m’exclamer haut et fort, à 8h23 pétantes : “Mais quel enculé !” précisément au moment où mes tartines bondissaient du grille-pain – carbonisées. De là, tout s’est complexifié.
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Sanglots intempestifs, douche trop chaude, habillage travesti, ratage de maquillage, reniflements, mouchoirs chlorophylle,  larmes noires, fond de teint zébré, nausée, mais quel enculé, cigarette, bien sûr cigarette, une, deux, trois, mouchage, ravalement de façade, yeux toxicos, métro, boulot, mais quel enculé, boulot, mais quel enculé.
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Plusieurs fois à la pause déjeuner, je faillis lancer un appel et le traiter de tous les noms sur sa boîte vocale – quoique “champignon vénéneux” parût encore, sans relever de la vulgarité, l’expression la plus appropriée à son cas. Plusieurs fois, je me ravisai en voyant se dandiner de jolis trentenaires en costard, qui passaient dans la rue mannequinant, jambon-beurre bio à la main, évoquant de potentielles amourettes plus pimentées que ma relation-mollusque.
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Mais voilà. Retour au bureau. Un après-midi de “Que faire, oh my god, que faire ?”, fièvre aphteuse me conduisant à être houspillée par un supérieur hiérarchique pour mon improductivité. Je me hisse silencieusement au rang des incompris tandis qu’il me descend furieusement à celui des endormis. Quel source d’extrémisme que l’implacable monde de l’entreprise.
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A 18 heures, chargée de ma solitude, je me jette hors des locaux pour me fondre dans la foule du vendredi. Bitume parisien coquet embourgeoisé, je fonce sans savoir où je vais, tente des numéros de téléphone familiers et réconfortants, personne au bout des ondes, évidemment personne, ça bosse dur encore, ça peut pas répondre et ça vous laisse crever. Je rage, mais quel enculé, des bagnoles klaxonnent, je manque de me faire écraser, tiens ta droite connard, ça ira mieux !
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Et puis tout à coup, stupeur et tremblements, le chose Apple vibre, je reconnais le numéro, l’écran manque de me tomber des mains, la fièvre reprend, mais pas l’aphteuse, c’est la belle ce coup-ci, celle qui vous prend aux tripes et vous sonne la joie, enfin, c’est lui ! La sale conscience gueule “Ne réponds pas !” et le reste vous dit “Fonce, bordel, c’est vendredi !”, et ça décroche alors, oui forcément ça décroche, la voix qui déraille mais joyeuse, ça dégouline de contentement, et puis il est irrésistible, ce que je fais ce soir ? mais rien, voyons, je ne fais rien, bien sûr qu’on peut se voir, où tu veux quand tu veux, trop bonne trop conne, ça se frappe le cerveau quand ça dit oui, mais c’est tellement réjoui de cette perspective ce petit animal triste, ce mignonnet yorkshire de compagnie, alors ça dit oui, ça pleurniche même plus tiens, tellement c’est satisfait.
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19h chez moi, ravalement de façade, coups de fil aux copains, je me décommande pour l’anniversaire, j’ai la bronchite que voulez-vous, et je fonce chez l’Obsession.
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Puis une semaine sans nouvelles.
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Et un matin.
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Ce matin, en faisant couler mon café, j’ai été assaillie par une bouffée de colère. Origine difficilement identifiable puisque rien, de prime abord, ne pouvait particulièrement me contrarier…



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